Sophie Hasslauer
lundi 5 décembre 2011
Enjeux de Perceptions – Sophie Hasslauer
La pratique de Sophie Hasslauer est motivée par une envie insatiable de repositionner notre
regard par rapport au monde des objets. Qu’ils soient issus du quotidien, de la culture populaire et
sérielle, elle manipule leurs essences et leurs fonctions. Les évidences sont testées et éprouvées.
Son travail plastique repose sur la perception, les situations et les déviations visuelles. Elle s’attache à
chaque facette du monde vécu pour en extraire les contradictions, les oublis et les absurdités. L’artiste
fait surgir des matériaux et des objets un discours critique et ironique. Sa triple formation, à la fois en
histoire de l’art, en arts plastiques et en architecture, lui donne la possibilité de réfléchir non seulement
sur ce qu’elle voit, mais aussi d’inscrire les objets dans une histoire des formes et un système
marchand compulsif. Sur un mode humoristique et satirique, elle s’attaque aux aberrations de notre
société qui s’éloigne chaque jour un peu plus de l’essentiel.
Troubler la Perception
L’oeuvre protéiforme de Sophie Hasslauer pointe du doigt les hiatus entre le réel et
l’interprétation de celui-ci. Une faille notamment traduite par une expérimentation des matériaux et des
formes. Elle questionne sans relâche notre perception du réel, notre regard, le formatage des objets et
des formes. L’artiste procède en effet à un déplacement des objets. Ainsi B.T.P. (2007) est un
parpaing en latex sur lequel est posée une massette usagée. Le poids de la massette déforme le
parpaing souple. Une tension existe entre les deux objets, leurs réalités et leurs propriétés initiales.
Leurs fonctions sont déviées. « Il y a ici une question sur la nature du regard, qui à mon avis change
lorsque l'objet change, la perception n'est pas qu'organique, elle est avant tout nourrie de culture. »
Les réinterprétations proposées par Sophie Hasslauer font appel à nos sens et à nos
sensations. Unité de Mesure (2009) est un parpaing conçu à partir de sucre et de colle. L’oeuvre
« n'est visuellement pas autre chose qu'un parpaing. Sa résistance mécanique est performante
puisqu’on peut effectivement monter un mur si les parpaings ne sont pas mouillés. Ici la limite entre
l’art et le monde réel est troublée, elle est difficilement cernable. » Si l’oeuvre se joue de notre
perception, il en est de même du goût, de l’odorat et des souvenirs que ces deux ingrédients
engendrent chez le spectateur. Nos sens interagissent au sein d’un objet sans âme et sans valeur. Si
le parpaing sert à la construction de bâtiments, il est généralement rendu invisible parce qu’il est
recouvert d’enduits divers, puis de peinture. Il existe dans l’absence. Sophie Hasslauer lui offre une
existence autre. Lorsqu’elle érige un mur à partir de 22 000 morceaux de sucre et de colle d’écolier
(Chantier, 2009) elle joue sur les notions d’éphémérité, de perceptions et de sensorialités. Une
opération réitérée avec l’insertion d’une porte ouverte et d’un seau d’eau disposé sur le haut de la
porte (Sans Blague, 2009).
Une réflexion plastique poursuivie avec une série de dessins intitulée Sacs de Frappe mettant
en scène une forêt de sacs de frappe multicolores recouverts d’étoiles ou de clous (en référence à la
culture punk qu’affectionne l’artiste). Un projet né de ses lectures des écrits de Merleau-Ponty : « Les
arbres me regardent ». Les dessins sont progressivement passés à la tridimensionnalité. Suspendus
au plafond les sacs entrent en interaction avec l’espace. Ils « nous regardent ». Sur eux nous
projetons notre imaginaire, nos fantasmes et nos souvenirs. Ils sont attirants du fait de leurs cuirs
colorés, étoilés, mais ils sont aussi rendus dangereux par l’incrustation de clous pointus. L’action de
frappe est rendue impossible. Une fois de plus la fonction initiale est détournée. Le sac qui est
normalement un objet que nous nous devons d’affronter, de boxer, est ici un objet de contemplation,
de méditation et de fascination.
L’un d’entre eux fait partie de l’installation L’Etoffe des Héros (2011). Il s’agit d’une
reconstitution du vestiaire d’une salle de sport. Un sac de frappe en cuir rouge et clouté est suspendu,
un haltère gît au sol et un costume de Spiderman est étendu sur un banc. Le costume rouge et bleu
est en laine. Il est fragile. Une toile d’araignée en sequins est brodée sur la laine. Il a été réalisé en
collaboration avec une entreprise de mailles, World Tricot Compagnie, uniquement formée de
femmes.1 Le choix de cette collaboration, de la technique du tricot et des matériaux spécifiques n’est
pas anodin. Ensemble elles ont tricoté et cousu un costume archétype du genre masculin, du super
héros. L’ Etoffe des Héros est avant tout une aventure et un travail de femmes, d’héroïnes armées
d’aiguilles qui prennent en main leurs existences.
Les savoir-faire traditionnels, les techniques vernaculaires et les matériaux, qu’ils soient
nobles ou trivial, tiennent une place importante dans la pratique de Sophie Hasslauer. Celle-ci n’hésite
pas à faire appel à différents corps de métiers pour la réalisation de ses oeuvres. Une collaboration
avec des spécialistes et des artisans qui coïncide avec sa volonté de déhiérarchisation des formes,
des techniques et des matériaux. La distinction entre culture dite « élitiste » et culture populaire est
abolie. L’art d'Hasslauer est décloisonné, il est un terrain d’expérimentations, de rencontres et de
possibles.
Au-delà des Apparences
Sophie Hasslauer propose une critique plastique placée sur un mode ironique et malicieux.
Elle opère à des jeux de mots, des associations visuelles et matérielles surprenantes qui sont toujours
vecteurs de positions radicales, anticonformistes et franches. Derrière l’apparent humour s’immisce
une puissante critique du monde de l’art (de l’oeuvre comme valeur marchande) et de la société de
consommation déshumanisante et annihilatrice.
Ainsi, elle mène une exploration et une déconstruction des stratégies commerciales, tant dans
le domaine artistique que dans le capitalisme excessif. L’installation intitulée L’Amour de l’Art (2009 -
in progress) est composée de médailles dorées produites dans une cordonnerie située dans une
galerie marchande lambda. L’artiste récolte sur internet des portraits de galeristes français et
1 A l’origine World Tricot Compagnie est une association visant à redonner une dignité aux femmes par le travail. Elles viennent
du monde entier et travaillent pour les plus grandes maisons de haute-couture. Le tricot, la broderie et la couture lient ces
femmes.
internationaux, qu’elle confie ensuite à la boutique en allant faire ses courses. Il s’agit là d’une action
facétieuse et intéressante. Les galeristes vendent des oeuvres d’art, leurs portraits sont gravés sur des
médailles sans valeur, qui sont réalisées dans un temple de la consommation alimentaire. L’art et la
consommation sont réduits au même niveau. Ils trouvent des points de concordance dans une oeuvre
comme Période Bleue – Période Rose, une photographie de deux voitures Citroën, l’une bleue, l’autre
rose, en référence aux deux périodes artistiques de Pablo Picasso. Les couleurs rose et bleue ont été
numériquement prélevées sur deux toiles de l’artiste espagnol puis transférées. Sophie Hasslauer
s’interroge ici sur le fait que le nom de l’artiste espagnol soit devenu une marque de voiture.
Les références s’entrechoquent. Ses oeuvres imposent une collision franche et sans détours
renvoyant à la position de l’artiste par rapport au monde de l’art et à la société. Elle interroge non
seulement la valeur des oeuvres d’art, le système dans lequel les artistes doivent se conformer pour
vendre et exposer leurs travaux, mais aussi les auteurs et les acteurs de ce jeu commercial. Un jeu
littéralement mis en oeuvre avec Histoires de l’Art (2010). Il s’agit d’un véritable baby-foot, dont les
joueurs ont été remplacés par des reproductions miniatures d’oeuvres emblématiques : Fountain (M
Duchamp), la Vénus de Milo ou encore Apple Core (C. Oldenburg). Les époques, les courants de
pensée et les styles s’affrontent et jouent ensemble sur un support populaire.
Elle questionne aussi le phénomène de starification des artistes. Star System (2008) est une
proposition établie à partir du Porte-bouteilles (1913) de Marcel Duchamp. Sophie Hasslauer a trouvé
un porte-bouteilles dans une poubelle, elle l’a traité et plaqué d’or. Ce n’est plus un ready-made
puisque l‘objet a été travaillé. Disposé sur un socle blanc et entouré de bouteilles en verre « litre
étoilé », le porte-bouteille doré est un contrepied aux artistes qui copient et reprennent des formes
artistiques antérieures afin d’entrer dans le « star-system », le marché de l’art. Star System dénonce
le manque d’imagination et le recyclage vide de sens.
Sophie Hasslauer est une artiste profondément ancrée dans le monde contemporain,
immédiat et actuel. Elle se plaît à déchiffrer le langage et les codes du réel. Une réalité qu’elle
détourne pour façonner une prise de conscience collective. Son oeuvre est réactive, critique et
politique. Elle croise et superpose les modes de lecture, les références qui traditionnellement sont
séparées. Les matériaux et objets détournés sont familiers, le spectateur n’est pas perdu dans un
discours qui soit éloigné de sa propre réalité. Face aux oeuvres d'Hasslauer, une relation de partage,
d’entente et de connivence s’active entre le spectateur et l’artiste. Elle réussit par conséquent à
extraire l’art contemporain d’une bulle élitiste et opaque. Le langage plastique choisi annule toute
barrière entre l’art et le monde réel. Ils sont ici imbriqués et analysés par l’artiste qui produit ainsi une
critique pertinente sur les dérives de notre société.
Julie Crenn
