AUBUSSON APPEL À PROJETS 2011

AUBUSSON: APPEL À PROJETS 2011

lundi 29 novembre 2010

"about blank" par Françoise MONNIN


Sophie Hasslauer
ABOUT BLANK


Le fil conducteur de mon travail est la propension que j’ai
à gratter dans les interstices
entre la réalité objective, la réalité cultivée,
au sens large - je n’établis pas de hiérarchie
entre la culture savante et la culture populaire –
et la représentation.



Allons bon ! Moi qui pensais m’ennuyer une fois de plus en me rendant à une exposition d’art contemporain… Me voilà plantée face à un étrange baby-foot, dont les joueurs ont la forme de fameuses sculptures de notre histoire de l’art. Le monde de Sophie Hasslauer me saute aux yeux, m’amuse, m’enchante, me trouble. Chacune de ses œuvres constitue une allégorie de la relativité.
Ses joueurs ? Des figurines de baby foot, entre autres ; mais surtout des évidences populaires, des repères historiques, des modes faciles. La balle mise en jeu ? L’esprit critique ! Elle ricoche des uns vers les autres, bouscule les monuments en tous genres, opère des rapprochements inédits, ouvre des brèches propices à l’esprit. Tout dans cet univers est surprise et sourire, insolence et pertinence ; mise en cause et en accusation… Mise à plat, nuance l’artiste.



Autre œuvre emblématique : une série de tapettes revues et corrigées, constituées d’un petit Mickey en peluche pris au piège d’une tapette à rat sur laquelle est pyrogravée une Minie très coquette ; elle évoque avec un humour simultanément tendre et ravageur tous les miroirs aux alouettes, tous les chants de sirènes.
Décaler le regard, prendre à revers les conventions, les mettre en abîme, les piéger à leur propre jeu : en tous cas Hasslauer nous invite à reconsidérer les lois et les choses ; les œuvres d’art moderne et contemporain, notamment. Les stratégies liées au marketing de l’art me fascinent. Ce qui est intéressant dans ces stratégies, c’est qu’elles génèrent des formes et des discours. Le sens arrive ici. Ou pas. Souvent on obtient des choses creuses, et c’est dans ce creux qu’il est intéressant de fouiller, parce qu’il est brut, sans fin, une sorte d’œil borgne. Une page faussement blanche.
Le dernier chic, pour les collectionneurs mondains, est d’installer dans leur salon une tête de mort admirablement inoxydable ? Hasslauer en fabrique une à son tour, bien moins confortable : le crâne noir et clouté d’un Old Punk (vieux punk). S’agit-il de celui de Richard Hell, chanteur du groupe The Voidoids, qui en 1977 crachait, au son d’une guitare des plus électriques, les mots Blank Génération ? Drôle de qualificatif, ce mot, repris par les informaticiens pour signifier que sous un écran d’ordinateur paraissant vierge, une multitude de données invisibles à l’œil nu sont en fait emmagasinées…



La mémoire, l’esprit : tels sont les deux matériaux essentiels d’Hasslauer. Tout est bon – néon, latex, sucre en morceaux ou photographies - pour les incarner. Je ne me soucie pas d’une quelconque cohérence visuelle, dit-elle, tout d’abord parce que je m’ennuie vite, mais ensuite parce je suspecte ladite cohérence d’être un élément de confort destiné aux consommateurs du marché de l’art.
L’aspect protéiforme de cet univers n’empêche pas l’artiste – bien au contraire - d’être d’une rare exigence lors de la fabrication et de la finition des objets qu’elle crée, depuis trois ans, forte de ses études en arts plastiques et en architecture. J’ai besoin de cette prise au monde, dit-elle. Avant ? Une enfance à Béziers, sous le charme d’un livre consacré à Léonard de Vinci. Il y a dix ans, Hasslauer peignait de très grands formats, à partir de photos de famille. Aujourd’hui elle préfère sublimer les objets de consommation courante ; les poulets prêts à cuire vendus dans les grandes surfaces, par exemple. Elle en a imaginé une version sous vide, en chocolat, vendue à Pâques et dont l’étiquette arbore la marque I.N.R.I, sur fond de paysage bucolique en fait constitué, lorsqu’on y regarde de plus près, d’un champ de croix, en référence à la passion…
Contre pieds, pieds de nez, nez au vent : Hasslauer mène le bal du bazar, du bizarre et des beaux-arts avec une rare, puissante, joyeuse et judicieuse pertinence.

Françoise MONNIN

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Enjeux de Perceptions – Sophie Hasslauer


La pratique de Sophie Hasslauer est motivée par une envie insatiable de repositionner notre

regard par rapport au monde des objets. Qu’ils soient issus du quotidien, de la culture populaire et

sérielle, elle manipule leurs essences et leurs fonctions. Les évidences sont testées et éprouvées.

Son travail plastique repose sur la perception, les situations et les déviations visuelles. Elle s’attache à

chaque facette du monde vécu pour en extraire les contradictions, les oublis et les absurdités. L’artiste

fait surgir des matériaux et des objets un discours critique et ironique. Sa triple formation, à la fois en

histoire de l’art, en arts plastiques et en architecture, lui donne la possibilité de réfléchir non seulement

sur ce qu’elle voit, mais aussi d’inscrire les objets dans une histoire des formes et un système

marchand compulsif. Sur un mode humoristique et satirique, elle s’attaque aux aberrations de notre

société qui s’éloigne chaque jour un peu plus de l’essentiel.

Troubler la Perception

L’oeuvre protéiforme de Sophie Hasslauer pointe du doigt les hiatus entre le réel et

l’interprétation de celui-ci. Une faille notamment traduite par une expérimentation des matériaux et des

formes. Elle questionne sans relâche notre perception du réel, notre regard, le formatage des objets et

des formes. L’artiste procède en effet à un déplacement des objets. Ainsi B.T.P. (2007) est un

parpaing en latex sur lequel est posée une massette usagée. Le poids de la massette déforme le

parpaing souple. Une tension existe entre les deux objets, leurs réalités et leurs propriétés initiales.

Leurs fonctions sont déviées. « Il y a ici une question sur la nature du regard, qui à mon avis change

lorsque l'objet change, la perception n'est pas qu'organique, elle est avant tout nourrie de culture. »

Les réinterprétations proposées par Sophie Hasslauer font appel à nos sens et à nos

sensations. Unité de Mesure (2009) est un parpaing conçu à partir de sucre et de colle. L’oeuvre

« n'est visuellement pas autre chose qu'un parpaing. Sa résistance mécanique est performante

puisqu’on peut effectivement monter un mur si les parpaings ne sont pas mouillés. Ici la limite entre

l’art et le monde réel est troublée, elle est difficilement cernable. » Si l’oeuvre se joue de notre

perception, il en est de même du goût, de l’odorat et des souvenirs que ces deux ingrédients

engendrent chez le spectateur. Nos sens interagissent au sein d’un objet sans âme et sans valeur. Si

le parpaing sert à la construction de bâtiments, il est généralement rendu invisible parce qu’il est

recouvert d’enduits divers, puis de peinture. Il existe dans l’absence. Sophie Hasslauer lui offre une

existence autre. Lorsqu’elle érige un mur à partir de 22 000 morceaux de sucre et de colle d’écolier

(Chantier, 2009) elle joue sur les notions d’éphémérité, de perceptions et de sensorialités. Une

opération réitérée avec l’insertion d’une porte ouverte et d’un seau d’eau disposé sur le haut de la

porte (Sans Blague, 2009).

Une réflexion plastique poursuivie avec une série de dessins intitulée Sacs de Frappe mettant

en scène une forêt de sacs de frappe multicolores recouverts d’étoiles ou de clous (en référence à la

culture punk qu’affectionne l’artiste). Un projet né de ses lectures des écrits de Merleau-Ponty : « Les

arbres me regardent ». Les dessins sont progressivement passés à la tridimensionnalité. Suspendus

au plafond les sacs entrent en interaction avec l’espace. Ils « nous regardent ». Sur eux nous

projetons notre imaginaire, nos fantasmes et nos souvenirs. Ils sont attirants du fait de leurs cuirs

colorés, étoilés, mais ils sont aussi rendus dangereux par l’incrustation de clous pointus. L’action de

frappe est rendue impossible. Une fois de plus la fonction initiale est détournée. Le sac qui est

normalement un objet que nous nous devons d’affronter, de boxer, est ici un objet de contemplation,

de méditation et de fascination.

L’un d’entre eux fait partie de l’installation L’Etoffe des Héros (2011). Il s’agit d’une

reconstitution du vestiaire d’une salle de sport. Un sac de frappe en cuir rouge et clouté est suspendu,

un haltère gît au sol et un costume de Spiderman est étendu sur un banc. Le costume rouge et bleu

est en laine. Il est fragile. Une toile d’araignée en sequins est brodée sur la laine. Il a été réalisé en

collaboration avec une entreprise de mailles, World Tricot Compagnie, uniquement formée de

femmes.1 Le choix de cette collaboration, de la technique du tricot et des matériaux spécifiques n’est

pas anodin. Ensemble elles ont tricoté et cousu un costume archétype du genre masculin, du super

héros. L’ Etoffe des Héros est avant tout une aventure et un travail de femmes, d’héroïnes armées

d’aiguilles qui prennent en main leurs existences.

Les savoir-faire traditionnels, les techniques vernaculaires et les matériaux, qu’ils soient

nobles ou trivial, tiennent une place importante dans la pratique de Sophie Hasslauer. Celle-ci n’hésite

pas à faire appel à différents corps de métiers pour la réalisation de ses oeuvres. Une collaboration

avec des spécialistes et des artisans qui coïncide avec sa volonté de déhiérarchisation des formes,

des techniques et des matériaux. La distinction entre culture dite « élitiste » et culture populaire est

abolie. L’art d'Hasslauer est décloisonné, il est un terrain d’expérimentations, de rencontres et de

possibles.

Au-delà des Apparences

Sophie Hasslauer propose une critique plastique placée sur un mode ironique et malicieux.

Elle opère à des jeux de mots, des associations visuelles et matérielles surprenantes qui sont toujours

vecteurs de positions radicales, anticonformistes et franches. Derrière l’apparent humour s’immisce

une puissante critique du monde de l’art (de l’oeuvre comme valeur marchande) et de la société de

consommation déshumanisante et annihilatrice.

Ainsi, elle mène une exploration et une déconstruction des stratégies commerciales, tant dans

le domaine artistique que dans le capitalisme excessif. L’installation intitulée L’Amour de l’Art (2009 -

in progress) est composée de médailles dorées produites dans une cordonnerie située dans une

galerie marchande lambda. L’artiste récolte sur internet des portraits de galeristes français et

1 A l’origine World Tricot Compagnie est une association visant à redonner une dignité aux femmes par le travail. Elles viennent

du monde entier et travaillent pour les plus grandes maisons de haute-couture. Le tricot, la broderie et la couture lient ces

femmes.

internationaux, qu’elle confie ensuite à la boutique en allant faire ses courses. Il s’agit là d’une action

facétieuse et intéressante. Les galeristes vendent des oeuvres d’art, leurs portraits sont gravés sur des

médailles sans valeur, qui sont réalisées dans un temple de la consommation alimentaire. L’art et la

consommation sont réduits au même niveau. Ils trouvent des points de concordance dans une oeuvre

comme Période Bleue – Période Rose, une photographie de deux voitures Citroën, l’une bleue, l’autre

rose, en référence aux deux périodes artistiques de Pablo Picasso. Les couleurs rose et bleue ont été

numériquement prélevées sur deux toiles de l’artiste espagnol puis transférées. Sophie Hasslauer

s’interroge ici sur le fait que le nom de l’artiste espagnol soit devenu une marque de voiture.

Les références s’entrechoquent. Ses oeuvres imposent une collision franche et sans détours

renvoyant à la position de l’artiste par rapport au monde de l’art et à la société. Elle interroge non

seulement la valeur des oeuvres d’art, le système dans lequel les artistes doivent se conformer pour

vendre et exposer leurs travaux, mais aussi les auteurs et les acteurs de ce jeu commercial. Un jeu

littéralement mis en oeuvre avec Histoires de l’Art (2010). Il s’agit d’un véritable baby-foot, dont les

joueurs ont été remplacés par des reproductions miniatures d’oeuvres emblématiques : Fountain (M

Duchamp), la Vénus de Milo ou encore Apple Core (C. Oldenburg). Les époques, les courants de

pensée et les styles s’affrontent et jouent ensemble sur un support populaire.

Elle questionne aussi le phénomène de starification des artistes. Star System (2008) est une

proposition établie à partir du Porte-bouteilles (1913) de Marcel Duchamp. Sophie Hasslauer a trouvé

un porte-bouteilles dans une poubelle, elle l’a traité et plaqué d’or. Ce n’est plus un ready-made

puisque l‘objet a été travaillé. Disposé sur un socle blanc et entouré de bouteilles en verre « litre

étoilé », le porte-bouteille doré est un contrepied aux artistes qui copient et reprennent des formes

artistiques antérieures afin d’entrer dans le « star-system », le marché de l’art. Star System dénonce

le manque d’imagination et le recyclage vide de sens.

Sophie Hasslauer est une artiste profondément ancrée dans le monde contemporain,

immédiat et actuel. Elle se plaît à déchiffrer le langage et les codes du réel. Une réalité qu’elle

détourne pour façonner une prise de conscience collective. Son oeuvre est réactive, critique et

politique. Elle croise et superpose les modes de lecture, les références qui traditionnellement sont

séparées. Les matériaux et objets détournés sont familiers, le spectateur n’est pas perdu dans un

discours qui soit éloigné de sa propre réalité. Face aux oeuvres d'Hasslauer, une relation de partage,

d’entente et de connivence s’active entre le spectateur et l’artiste. Elle réussit par conséquent à

extraire l’art contemporain d’une bulle élitiste et opaque. Le langage plastique choisi annule toute

barrière entre l’art et le monde réel. Ils sont ici imbriqués et analysés par l’artiste qui produit ainsi une

critique pertinente sur les dérives de notre société.

Julie Crenn